Et nous sommes restés comme ça, à la barrière… [FR]


 Je suis fasciné par ces deux distances : Bucarest – Sofia = 383 km et Bucarest – Iași = 395 km. Même si les routes sont en très mauvais état, on peut les parcourir dans une journée. Et, en mesurant ces distances, je me demande si nous ne devrions pas savoir plus de choses sur cette Bulgarie si proche de nous.

Il y a un an presque, je suis allé à Sofia, dévoré par la curiosité d’apprendre des choses sur le communisme en Bulgarie. Bien sûr, ce fût un chemin initiatique. Après mon retour, j’ai écrit deux articles et j’ai formulé plein de questions pour lesquelles je cherche encore la réponse. Vous pouvez (re)lire les deux articles sur ce blog: Sofia, Aya Sofia… et 7 kilomètres… Je ne serais pas allé si volontiers à Sofia si je n’avais pas eu le privilège d’être invité par la journaliste Daniela Gortcheva à apprendre de vive voix, des gens réels, des réponses à mes questions.

Depuis, le temps est passé et ce blog a connu beaucoup de nouveaux articles jusqu’à la semaine dernière, quand Daniela est venue à Bucarest, à la recherche des réponses aux mêmes questions. Et, comme je n’aurais pas osé lui présenter seulement mes réponses, la semaine a été remplie de discussions très intéressantes avec bon nombre de gens extraordinaires, que je vais mentionner ici.

Je suis loin de tout ce que le mot „nationaliste” peut exprimer et j’étais un peu confus en pensant que, inévitablement, je serais obligé de présénter Bucarest à Daniela, même de façon succincte. Il faut le reconnaître, la capitale est une ville qui peut avoir un goût très amer pour beaucoup d’entre nous. J’ai parcouru la route de l’aéroport jusqu’à l’hôtel, en centre ville, comme si je la voyais pour la première fois, avec un regard nouveau. La moitié nord de la capitale est assez belle, même en tenant compte du frisson qu’un est-européen peut avoir devant la „Casa Scânteii” (La Maison de l’Etincelle, le nom du plus important quotidien communiste était „Scânteia”, aujourd’hui, la Maison de la presse libre). Une remarque devant la „Casa cu lei” (La Maison aux lions), de Grigore Cantacuzino, le Nabab : „En Bulgarie en général, pas nécessairement à Sofia, il n’y a pas de palais de ce genre, les gens riches avaient une autre morale sur la richesse, plus proche de la mentalité des hollandais, par exemple, qui pensent qu’il ne faut pas exposer le luxe en public…”. Intéressante remarque, bien que la maison ne soit pas du tout laide et que bien d’autres villes européennes aient des palais beaucoup plus spectaculaires. Et un choc pour la journaliste bulgare, très bien informée sur l’histoire du communisme, mais aussi pour moi : Daniela ne savait rien sur les victimes du 21 décembre 1989, de Bucarest. Elle ne savait rien sur ce qui s’était passé Place de l’Université, dans la rue Batiștei, près de la Salle Dalles, des endroits où 49 personnes sont mortes, 604 ont été blessées, autour de 800 ont été arrêtées. Et elle ne savait pas que la plupart de ces personnes étaient si jeunes. Ce que les gens savent en Bulgarie sur la chute du communisme dans le pays voisin est qu’il y a eu, à Timișoara, une révolte réprimée cruellement et que ceaușescu a été exécuté. Et les roumains, qu’est-ce qu’ils savent sur la chute du communisme dans le pays voisin? Je parie que pas grand chose, à part le fait que Todor Jivkov a été évincé du pouvoir en novembre 1989, à notre grand désespoir, car nous pensions continuer à vivre avec nicolae ceaușescu pour qui sait encore combien de temps …

Qu’est-ce que tout cela signifie encore un quart de siècle plus tard?

Jela Doina, écrivain, journaliste et éditeur, observe que, à la différence de la Roumanie, en Bulgarie, la résistance des Goryani a été plus organisée. On ne peut pas comparer les groupes roumains disparates et mal organisés avec l’existence d’une chaîne de radio clandestine qui, par ses appels, à la fin du mois de mai 1951, a produit une vraie révolte de centaines de personnes, qui a requis la concentration de 13.000 soldats des forces de répression pour rétablir l’ordre. Une exception pourrait être le groupe Arnăuțoiu, par son organisation, son serment etc. Et quand les roumains ont appris l’existence des haïdouks dans les montagnes, l’étiquette de „légionnaires” collée partout par la Securitate a été gardée, personne n’a voulu de ces gens, ni alors, ni maintenant. Et tout cela malgré le fait que, si nous regardons les documents, la proportion des légionnaires parmi les combattants dans les montagnes était relativement petite. Les Arnăuțoiu étaient des militaires, comme beaucoup des chefs d’autres regroupements. Il y avait des membres du parti paysan, du parti libéral, il y avait beaucoup de gens sans parti, car, pour s’opposer à cette calamité, on n’avait pas besoin d’affiliation politique, on pouvait très bien voir ce qui se passait avec ses propres yeux, sans passer par le regard d’une idéologie …

Marius Oprea, historien, écrivain et poète, dit que ces gens tués et enterrés dans les forêts sont, en fait, les héros de la lutte anticommuniste. Il veut que ces haïdouks anticommunistes soient reconnus comme des héros, tels les soldats roumains ou soviétiques morts dans la Deuxième Guerre Mondiale. Leur nombre est grand, il estime que la Securitate a assassiné 10.000 personnes. C’est la raison pour laquelle il les cherche et les déterre. „Il y a un temps pour la poésie et un temps pour faire ce qu’il faut faire” – voilà comment il explique sa détermination pour continuer, pendant qu’il nous montre les photos de ses fouilles, si tristes, si émouvantes. „Il y a une différence entre le statut de victime et celui de héros” – a remarqué Daniela Gortcheva, mais pour Marius cette différence n’existe pas : „Comme ils ont été fusillés, il y a eu au moins un geste de résistance pour lequel ils méritent le statut de héros”. Les bulgares ont eu les mêmes difficultés et les mêmes confusions pour reconnaître leur résistance anti-communiste, après l’enthousiasme de la (re)découverte des Goryani. Eux-aussi, ils ont exclamé: „Nous sommes les seuls au monde qui ont lutté avec des armes réels contre le communisme!”, comme exclamait Octavian Paler dans les annés ’90. L’enthousiasme a été remplacé par l’extrémisme de la la correctitude politique de “rite ancien”, communiste: „Comment présenter leur histoire dans le Parlement Européen? Ils ont dynamité la statue de Stalin – c’étaient des terroristes!” Les seuls combattants anticommunistes? Il ne faut pas oublier qu’en Pologne il y avait une vraie armée anticommuniste, qui comprenait presque 53.000 personnes.

Daniela Gortcheva – Marius Oprea

Cosmin Budeancă, historien, va republier, dans une version révisée, son premier livre – On ne donne pas la souffrance aux frères (Suferința nu se dă la frați). Il s’agit de son interview avec Lucreția Jurj, une vraie héroïne qui est partie avec son mari dans les montagnes, dans le groupe de Teodor Șușman. Depuis cette interview publiée en 2002, Cosmin a écrit encore 10 livres. Je suis content que certains livres sont réédités, comme celui qui contient l’interview avec Elisabeta Rizea. En fait, c’est ça qui compte, que les gens apprennent, qu’ils connaissent ce qui s’est passé ici. Il y a beaucoup d’années depuis la diffusion des premiers épisodes du Mémorial de la douleur, et la première génération de gens nés après 1989 sont devenus des adultes. Eux-aussi, ils doivent savoir, eux – ceux qui ne savent pas ce qui se passait, ceux qui ne se sentent pas mutilés quand ils voient un film comme 4 mois, 3 semaines et 2 jours, mais ils se sentent seulement horrifiés. Le livre de Cosmin mérite d’être connu par un public beaucoup plus large que le public avisé et local, même si les régionalismes qui donnent un charme tragique à Lucretia sont presqu’intraductibles. Car tous ces livres et ces films (comme 4 manières de mourir, le documentaire du réalisateur Nicolae Mărgineanu sur les fouilles de Marius Oprea) ou les articles de presse, enfin, toute une médiathèque, très riche, assez détaillée, même si incomplète, doit exister. Même s’il n’y a pas une finalité juridique, même si justice est faite sur terre ou non, il y a encore trop de monde qui doit apprendre, qui doit savoir ce qui s’est passé. Même si, dans cette perspective, celle de l’ assainissement moral de la société roumaine, tous ces efforts paraissent vains.

Teodora Stanciu, journaliste, remarque le fait qu’en Roumanie il y a, quand même, une finalité de la restitution de l’histoire récente, Le rapport Tismăneanu – La condamnation du communisme ou le Mémorial de Sighet. Si nous regardons le miroir d’au-delà du Danube, les bulgares, eux-aussi, ont condamné juridiquement le communisme, déclaré par la loi un régime criminel et antihumain.

Theodor Orășianu, géologue pétrolier, se souvient que c’était justement à cause de l’ignorance que, à la fin des années ’70, en Occident, le mouvement la Charte 77 était vu par l’opinion publique, selon les principes de la démocratie, comme un conflit d’idées entre la société civile et un gouvernement raisonnable mais pas très flexible. On connaissait d’autant moins l’existence d’un Paul Goma en Roumanie. Ainsi, sans une présentation commune de l’histoire du communisme, des pays qui ont souffert à cause de ce système, l’impacte sur l’opinion publique restera toujours un impact local. Un exemple qui, malheureusement, n’est pas suivi par les est-européens est celui de la mémoire de l’Holocauste. Et l’Holocauste communiste a beaucoup de similitudes avec celui provoqué par les nazis, par exemple par le remplacement de la haine de la race par la haine de la classe. Une association internationale des victimes du communisme, avec des voix sonores et actives, pourrait rendre cette histoire plus connue.

Et, comme nous sommes arrivés à ce chapitre de l’Holocauste, si sensible et si douloureux pour l’histoire de l’humanité, je pense que cela vaut la peine que je répète les explications de Daniela Gortcheva sur l’attitude de la Bulgarie envers la minorité juive, pendant la guerre. Cette minorité comptait environ 48-49.000 personnes. Avec l’entrée de la Bulgarie dans l’alliance avec l’Allemagne, sous les pressions de Hitler, le tzar Boris III a été obligé d’adopter une loi raciale, comme en Roumanie (loi dont les effets humiliants peuvent être lus dans le Journal de Mihail Sebastian, pour avoir une image concrète). „La loi pour la protection de la nation” – tel était son nom – prévoyait l’interdiction de certains droits civiques (le droit de vote, l’interdiction de travailler dans les services publics et dans l’administration), et aussi la règlementation du lieu de résidence (le ghetto), le changement du nom, la confiscation des biens et toutes les autres mesures qui ont donné un sens à l’expression de Hannah Arendt – „la banalité du mal” – la terreur par la bureaucratie implacable. Les protestes des communautés juives ont été accompagnés, dans une superbe solidarité, par les protestes de l’Eglise Orthodoxe Bulgare, des syndicats, de certains gens politiques, de l’intellectualité bulgare (représentée par 29 écrivains), des communistes qui sont venus jusqu’à provoquer des démonstrations dans la rue sous le slogan „Nous sommes des êtres humains!”. Et quand les commissariats pour les „problèmes juifs” ont réussi à ramasser toute cette minorité pour la déporter, le ministre de la justice, Dimitar Pechev, par un effort incroyable et en usant de toute l’influence dont il disposait, a réussi à annuler l’ordre de déplacement vers les camps de concentration de Pologne, et cela malgré toute menace.

Dimitar Pechev – Kjustendil

Une situation complètement différente de la situation de notre pays, où, malgré toute la discrimination faite, bien sûr, “à la roumaine”, le régime Antonescu a envoyé à mort un nombre important de juifs (entre 280.000 și 380.000 cf. au Rapport de la Commission Wiesel, 2004). Malheureusement, ce crime a été soutenu de manière tacite et coupable par l’Eglise Orthodoxe Roumaine, au sein de laquelle il y a eu un nombre impardonnable de prêtres – commandants légionaires. Et le régime communiste imposé par les soviétiques, déclaré pour la propagande comme antifasciste, a caché cette preuve d’immense humanité de la Bulgarie jusqu’en 1989, pour la simple raison que les mérites appartenaient à des institutions de l’Etat qui étaient l’objet de la haine de la classe: la monarchie, l’église et un gouvernement anciennement allié des nazis. Le fait que cette vérité a été cachée devant l’opinion publique est la preuve suprême du mensonge du communisme. Et le destin de Dimitar Pechev ajoute encore plus de tristesse à ce manque de reconnaissance. Après avoir transgressé toutes les règles, en abusant de manière positive de sa position, après être allé jusqu’à Kjustendil, où les juifs étaient concentrés, pour arrêter physiquement la déportation, sa récompense a été bien triste. Il a été démis du gouvernement et, à la fin de la guerre, a été jugé par les autorités communistes et accusé d’antisémitisme (sic!) et d’anticommunisme. L’intention était de le condamner à mort et seuls les témoignages des gens sauvés ont réduit la sanction à „seulement” 15 ans de prison, dont il a exécuté un an. Il est mort en 1973, oublié dans son propre pays, mais rappelé et apprécié par Yad Vashem et par le reste du monde civilisé.

La Bulgarie a fait preuve d’une solidarité en même temps émouvante et efficace. La solidarité roumaine semble s’être perdue, bien qu’elle ait existé à un moment donné.

Il y a un Bucarest des bulgares, comme on peut imaginer l’existence d’un Paris des roumains. C’est le Bucarest où, au XIXème siècle, il y avait une importante communauté bulgare, on parle même d’environ 1 million de personnes d’ethnie bulgare en1878 (au niveau de tout le royaume), quand nos voisins se sont libérés, en même temps que les roumains, de l’Empire Ottoman, suite à une guerre russo-turque. Ainsi, j’ai pu voir ces endroits de Bucarest qui ont été les maisons temporaires des patriotes bulgares, des révolutionnaires qui ont commencé ce qui, dans l’historiographie de nos voisins, s’appelle „Le mouvement de renaissance nationale de la Bulgarie”. Vasil Levsky, Hristo Botev ou Gheorghi Rakovsky ont passé une partie de leur vie à Bucarest. Ils ont lutté, ici aussi, pour libérer leur pays.

George Rakovsky

Rakovsky – „un volcan d’homme” – comme décrit notre guide, M. Luca Velcicov, l’écrivain révolutionnaire, est mort de tuberculose à Bucarest et ses ossements sont restés longtemps au cimetière Bellu (aujourd’hui ils sont à Sofia). Ce Bălcescu, si vous me permettez la comparaison, des bulgares a vécu dans une maison qui est disparue sous les bulldozers qui ont fait place aux immeubles communistes. Le monument avec une plaque en marbre, qui rappelait son nom, a été détruit dans les années ’60 par une équipe de travailleurs qui faisaient des fossés de canalisation. Un bulgare, qui travaillait pour la Compagnie de Téléphones et vivait à Popesti-Leordeni, a réussi à sauver la plaque et à la garder chez lui pendant presque 50 ans. Aujourd’hui, elle est collée sur le mur d’un immeuble du Boulevard Dimitrie Cantemir. Quelle histoire! „Les roumains ont réçu tout le monde: les bulgares, les grecs, les serbes, ils les ont tous reçus, tous” continue notre guide, „car ils avaient besoin les uns des autres, pour échapper aux turcs”.

Où est passée cette solidarité?

Qui sait aujourd’hui ces choses, si nous ne les savons pas? Qui, dans ce monde, peut comprendre ce qui s’est réellement passé derrière le „rideau de fer”, si les histoires des deux pays voisins, la Bulgarie et la Roumanie, ressemblent à des cris de douleur des gens qui se trouvent dans deux chambres voisines mais insonorisées? Si nous-mêmes, nous n’entendons pas nos cris, comment croire que ceux qui sont loin peuvent les entendre?

Car tout ce qui a été dit et compris jusqu’à présent de l’histoire du communisme est trop peu et trop passif, ce n’est qu’une histoire sur comment „nous sommes restés comme ça, à la barrière ”. Et toutes ces discussions et histoires ont un public aussi restreint que le public d’il y a 50 ans, qui aurait pu lire une note informative comme quoi:

„La susnommée Gortcheva Daniela, de nationalité bulgare, avec les susnommés Doina Jela, Stanciu Teodora, Oprea Marius, Budeancă Cosmin, Orășianu Theodor et Pătrașcu Alexandru, citoyens roumains, se sont rencontrés entre le 17-20 mai dans de divers locaux de Bucarest pour commenter de manière hostile contre le régime de démocratie populaire de 1945-1989, de la République Socialiste Roumaine et du pays voisin et ami, la République Populaire Bulgare.”

La version originelle de l’article, en roumain est ici: Uite-așa am stat noi la barieră…

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